Bye-bye Philips, welcome Powell !

Posté le 7 septembre 2020

En annonçant le 27 août que la FED allait inverser ses priorités en mettant davantage l’accent sur le renforcement du marché du travail et moins sur les craintes d’une inflation trop élevée, Jerome Powell, le président de la Réserve Fédérale Américaine, a-t-il mis fin à une théorie économique majeure ?
Jusqu’à présent, tout le monde en avait fait le constat, mais personne n’avait jamais osé envisager de mettre entre parenthèse cette théorie, qui semblait jusqu’ici inébranlable, comme vient de le faire Powell. Cette théorie est celle de la fameuse courbe de Phillips, ou le concept selon lequel l’inflation a tendance à augmenter lorsque le taux de chômage baisse et vice versa.

Une théorie mise à plat

Cette relation entre l’inflation et l’emploi a été avancée par A.W. Phillips, un économiste originaire de Nouvelle-Zélande, et a servi de base à la majorité des banques centrales pour définir leur politique monétaire. Mais ces dernières années, cette théorie s’est érodée car le lien entre inflation et chômage n’était plus du tout aussi évident.

Selon une analyse de la Brookings Institution basée à Washington en 2018,  entre 1960 et 1985, une baisse d’un point de pourcentage de l’écart entre le taux de chômage et ce que les économistes considèrent comme le niveau de chômage à long terme, entraînait une augmentation de l’inflation de 0,18 point de pourcentage. Pour la période de  1986 à 2007, cet effet a été réduit à moins de la moitié de son impact précédent et il a pratiquement disparu après 2008, d’après cette analyse. On a alors parlé d’aplatissement de la courbe et plusieurs raisons ont été évoquées pour expliquer ce phénomène.

Une approche novatrice de l’inflation

Powell a donc annoncé une inversion, non pas de la courbe, mais des priorités dans la politique de la FED. Pour atteindre cet « objectif général et inclusif » de plein emploi, la FED va adopter une nouvelle stratégie basée sur une forme souple de ciblage de l’inflation moyenne, selon laquelle la FED viserait à compenser les périodes où l’inflation est trop faible en autorisant les périodes où l’inflation est trop élevée. Avec un objectif qui serait d’avoir une inflation de 2 % en moyenne.

Cela signifie concrètement que comme l’inflation est inférieure à 2 % depuis des années, la Fed ne devrait pas augmenter ses taux d’intérêt tant que l’inflation n’aura pas dépassé son objectif de 2 % pendant un certain temps. En agissant de la sorte, la FED escompte que comme les ménages et les entreprises sont convaincus que l’inflation va augmenter, avec comme conséquence une réduction de leur pouvoir d’achat futur, ils prendront alors des mesures pour emprunter, dépenser et investir leur argent plus rapidement. Et que ces dépenses permettront alors de créer des emplois et de soutenir la demande, ce qui permettrait à l’économie de sortir plus rapidement du marasme.

Un virage à teneur sociale

Cette annonce est tout sauf marginale et est un véritable changement de paradigme pour la FED, mais aussi un coup de grâce pour la théorie économique de Philips. Car en mettant un nouveau poids sur le renforcement du marché du travail et moins sur l’inflation, promettant de viser une inflation de 2% en moyenne sur une période de temps plutôt que d’utiliser ce chiffre comme un objectif annuel ferme, la FED abandonne le concept qu’elle avait appliqué depuis 2012.

En agissant de la sorte, elle indique qu’elle ne s’inquiète plus d’un taux de chômage trop bas. A partir du moment où les attentes en matière d’inflation sont ancrées à des niveaux bas, l’économie a la possibilité de continuer à créer des emplois. Ce qui devrait permettre de garder des taux bas plus longtemps pour permettre à plus de travailleurs de pouvoir bénéficier de la reprise de l’économie avant que la banque centrale ne remonte ses taux.

Conséquence non négligeable de ce changement, la FED pourrait donc laisser ses taux bas pendant de très longues périodes. Mais le message est particulièrement délicat à faire passer dans le contexte actuel d’une forte hausse du chômage avec un risque de voir l’inflation repartir à la hausse. En agissant de la sorte, elle met totalement de côté cette théorie de la courbe de Philips, mais n’apporte pas de réelles réponses sur la manière de recréer de l’inflation même en cas de chômage bas.

Cependant, par ce changement, la Fed souligne l’importance sociale d’une telle approche parce que ce sont surtout les groupes socialement plus faibles qui profitent davantage d’une telle politique de plein emploi. Et donc en inversant la donne, une banque centrale veut montrer que la politique monétaire peut contribuer en premier lieu à l’amélioration du contexte social. Sans doute, pas à une réduction des inégalités, car le maintien de taux d’intérêt bas pendant une période prolongée tend à faire monter les cours des actions, ce qui profite peut-être davantage aux Américains les plus riches qu’aux moins favorisés.